Intrigues royales
Chapitre I
Nous sommes en 1643, Deälyen est gouvernée par un monarque absolu. Fyken, roi depuis 1625, dirige le pays avec tyrannie, et ne s’occupe pas du bonheur de son peuple, déchiré par les malheurs et les maladies.
« Elianna, à table !! »
La jeune fille, dans sa chambre, redressa la tête de son dessin d’oiseau. La peau légèrement mate, les cheveux d’un noir magnifique, les yeux bleu gris, elle est la proie de nombreux jeunes hommes de son village. Petit, ce dernier ne comporte que quelques habitants et quelques vieilles maisons. La campagne environnante est couverte de champs de mais, culture de ce duché, Kemeno, dirigée par le duc de Kemen.
Dévalant les escaliers, Elianna arriva en bas et s’assis à sa place, entre ses parents, Julano et Maline. Cette dernière, blonde, les yeux de la même couleur que sa fille, paraissait troublée. Les yeux noirs, les cheveux de la même couleur, Julano, quand à lui, avait un visage impassible et mangeait déjà.
- Qu’avez-vous ? dit Elianna, inquiète.
- Mais rien. Mange donc, au lieu de poser des questions idiotes, répondit Maline.
Et rien que cette phrase étonna encore plus la jeune fille car sa mère ne lui parlait jamais comme ça. Elle était toujours gentille, agréable, et n’avait jamais répondu aussi sèchement à sa fille.
Soudain, brisant le silence glacé, Julano prit la parole : « Dit lui, Maline. »
- Mais me dire quoi, enfin ? Elianna avait eu 18 ans le mois dernier, et estimait maintenant ne plus devoir être considérée comme une enfant.
- Tiens … murmura sa mère, en lui tendant une lettre.
Nous devons la reprendre. Son destin est en marche et elle doit dès maintenant venir à la capitale.
Golimar, ministre et ami du défunt roi Dalemo.
- Qu’est-ce que ça signifie ? demanda Elianna, surprise et inquiète.
- Réfléchit Elianna. Tu le sais au fond de toi, répondit son père, le visage de plus en plus triste.
- Mais non, je ne le sais pas ! Expliquez-moi !
- Elianna, je … je ne sais pas comment te dire ça … balbutia sa mère.
- Ma fille … Il faut que je te raconte une histoire, dit Julano. Il y a 18 ans, en 1625, le roi Dalemo régnait et gouvernait avec justice et clémence. Le peuple était heureux, le pays prospère. Mais son ministre, Fyken, complotait contre lui et le fit assassiner. Ce tyran prit le pouvoir. Cependant, la femme de Fyken mit au monde une fille le jour de l’assassinat de son époux. L’enfant fut immédiatement caché hors de la capitale pendant que la reine s’exilait pour survivre. La petite fille fût confiée à une famille anonyme chargée de s’en occupée convenablement, en leur expliquant ce qu’il s’était passé, et en leur fesant jurer par la Faëlnym qu’ils ne dirait rien. Ils ne pouvaient ainsi rien dire sans mourir dans d’atroces souffrances. Ils élevèrent l’héritière du trône, pendant 18 ans, tout en sachant qu’un jour, il leur faudrait la rendre.
- Mais alors, cette fille, c’est … moi ? demanda Elianna, complètement étourdie.
- Oui, chérie, c’est toi, dit son père tristement.
A ce moment, des coups retentirent à la porte d’entrée. Maline alla ouvrir, et un homme aux yeux d’un noir glaçant, rentra dans la pièce. Massif, fort, musclé, une puissance extraordinaire ressortait de lui.
- Golimar, se présenta-t-il en entrant, je suppose que ma missive vous est parvenue ?
- Oui … oui, nous l’avons reçue, répondit Julano.
- Bien. Est-elle prête ? demanda Golimar.
- Non, à vrai dire, nous … nous venons de lui annoncer, dit la mère de la jeune fille, quelques larmes coulant sur ces joues.
- Ce n’est point grave, vous nous ferez parvenir ses affaires. De toutes manières elle va être habillée et aura des meubles et des objets royaux.
Elianna écoutait la conversation d’un air absent. Elle, une simple jeune fille de campagne, allait être reine ! Mais contrairement à ce qu’on pourrait penser, elle n’en avait aucune envie. Etre reine, ça signifiait … ça signifiait … être responsable de tout le royaume ! Jamais elle ne pourrait supporter telle responsabilité !
- Je … mais, attendez ! Je ne veux pas partir, j’habite ici ! bafouilla Elianna.
- Non, plus maintenant, dit Golimar sans aucune douceur, bien qu’un peu de compassion et de tendresse étaient visibles dans ses yeux.
- Mais enfin ! Le Roi est toujours vivant, à ce que je sache ! Et je ne dois pas être la seule héritière, c’est impossible ! Il y a bien un cousin, ou un neveu, ou je ne sais quoi !
- Non. Vous êtes la seule, mademoiselle. Quand à votre première affirmation, elle est plus ou moins fausse. Fyken est toujours vivant, certes, mais pour une journée tout au plus. Il est atteint d’une grave maladie et quand nous rentrerons à Versamo, la capitale, il sera mort.
Elianna ne trouva rien à dire. Le regard si froid de Golimar, malgré les onces de sentiments qui perçaient par-dessus la « muraille » qu’il semblait ériger autour de tout son être, comme s’il voulait faire croire que rien ne l’atteignait.
Elle baissa la tête. Que pouvait-elle faire ? Soit elle acceptait, soit elle s’exilait elle-même. Or, le choix était difficile. Cependant, elle savait pertinemment, au fond de soi, qu’elle irait avec Golimar. Bien qu’elle ait passé toute sa vie à la campagne, elle aimait son pays et ne désirai pas le laisser sans héritière, sans rien, à part si la Reine revenait. Ce qui n’était pas sûr, personne ne savais si elle était morte ou vivante.
- Je viens. Mais sachez que je ne le fais que dans l’intérêt du royaume.
- Tant que vous venez, mademoiselle, peut m’importe la raison pour laquelle vous acceptez, répliqua Golimar.
- Tant mieux.
- Puisque vous venez, partons le plus vite possible, pour arriver avant que la nuit ne tombe. Avez-vous un cheval ?
- Oui, répondit Elianna. Cumano, que je monte depuis trois ans, bien que je sache monter à cheval depuis mes dix ans.
- Parfait. De plus, votre tenue est parfaite pour le voyage, dit Golimar.
Elianna baissa la tête, sentant les larmes lui monter aux yeux. Ne pas penser à ça. Ne surtout pas y penser. Ne pas tenter de trouver une solution à ce problème insoluble.
- Attendez, je … Je peux vous demander une faveur ? demanda Elianna, qui avait eut une idée soudaine.
- Oui, bien sûr mademoiselle, tant qu’elle est réalisable.
- Je voudrais que mes parents soient logés et nourris à la capitale, dans le palais même. Sauf bien sûr s’ils désirent rester ici.
Le visage de Julano se figea de surprise, tandis que, sur celui de Maline, une joie immense apparaissait.
- Ma chérie … rester ici, sans toit, n’aurait plus aucun sens, ni aucune saveur, répondit Julano avec émotion. Si ce cher Golimar veut bien, nous t’accompagnerons à Versamo, ajouta-t-il après avoir consulté sa femme du regard.
- Je vous accorde cette faveur, votre altesse.
- Une autre faveur, Golimar. Ne m’appelez plus jamais votre altesse !
- Accordé, votre … enfin, mademoiselle.
- Parfait.
Les parents d’Elianna, qu’a présent elle savait adoptifs, montèrent prendre leurs affaires rapidement ainsi que le carnet à dessins de la jeune fille, tandis que cette dernière allait à l’écurie seller les trois chevaux.
Arrivée, elle prit les trois harnachements et sella en vitesse son étalon pie bai, Cumano, Rivage, l’hongre gris de son père, et Frontière, le belle jument alezane de sa mère, qui la regardèrent avec surprise, étonnés qu’elle ne leur fasse pas une caresse attentionnée.
Elle revint vers sa maison, où Golimar, Julano et Maline l’attendaient devant la porte, fermée, ainsi que les volets des quelques fenêtres.
- Allons y, dit fermement Golimar, en montant sur son destrier de combat, noir comme l’ébène, au regard flamboyant.
Elianna, tout comme se parents, se mit élégamment en selle, et partit à la suite de Golimar que les attendait déjà au bout du chemin. Les trois membres de la famille tournèrent d’un m^me mouvement la tête, jetant un dernier regard emplit de regrets vers la maison qu’ils abandonnaient. La jeune princesse baissa la tête, tandis que quelques larmes perlaient à ses yeux.
Le voyage se passa sans encombres. Sans discutions. Sans rien de très intéressant d’ailleurs.
Chapitre II
L’arrivée la capitale fut néanmoins mouvementée. Apparemment, une rumeur comme quoi la reine légitime était revenue avait parcourue toute la ville, et le départ en cachette de Golimar n’était pas resté secret très longtemps. Fyken avait succombé à sa maladie la nuit précédente, et ses dernières paroles avaient été pour Elianna, car il avait lui aussi été averti du retour proche de la fille de son ancien roi. << Dites lui … que je suis fier d’avoir fait assassiner son père, … ce naïf … >>.
La petite troupe arrivait aux portes de la capitale quand elle fut assaillie d’habitants désirant voir la jeune reine. Cette dernière ne cacha pas sa surprise et, le regardant d’un air apeuré et interrogatif, elle demanda à Golimar :
- Que … Golimar, comment sont-ils tous au courant que je suis la … princesse, reine, tout ce que vous voulez ?
- Je n’en ai aucune idée … j’ai pourtant veillé à ce que votre arrivée se fasse dans la plus grande discrétion …
- Eh bien, apparemment, c’est raté …
Ils traversèrent tant bien que mal la foule et parvinrent au centre de la ville, mais là les difficultés se firent pires. Une troupe de soldats refusa de les laisser passer et menaça d’attaquer, soutenant qu’ils avaient eu l’ordre de ne pas laisser entrer Golimar au palais. Ce dernier ne se laissa pas faire, et rétorqua vivement :
- Ordre de qui ?? Le général des gardes de la cité n’avait d’autre supérieur que le roi, mort cette nuit. Cette jeune demoiselle est la fille du défunt roi Dalemo, assassiné par le vil Fyken il y a de cela dix huit ans. Elle est la reine légitime.
- Eh bien, je … je le sais bien, mon seigneur, mais le général nous a dit que cette jeune fille ne prendrait pas le pouvoir, et il a pris possession de la couronne d’améthyste, répondit le soldat.
- C’est ce que je craignais, murmura Golimar.
Elianna échangea un regard inquiet avec ses parents.
- J’exige de passer, soldat ! Ce n’est pas un piètre général qui prendra le trône d’une reine légitime ! rétorqua furieusement Golimar.
- Je … vous ne passerez pas, partez ! Ou soyez tués.
- Croyez-vous pouvoir me tuer ? Enfin soldat, ne vous surestimez pas !
- Nous sommes plus nombreux que vous, et si vous persistez, nous serons contraints d’utiliser la force !
- Voulez-vous que je formule ma demande autrement ? Si vous estimez pouvoir attaquer et nous tuer, allez y, je vous en prie.
Il jeta un regard en coin à la princesse terrifiée. Celle-ci ne comprenait pas à quoi jouais Golimar. Les soldats étaient une quinzaine, et tous d’excellents combattants, alors pourquoi l’ancien ministre les provoquait ?
Les soldats bondirent sur eux à ce moment là, sur un ordre discret de celui qui semblait diriger le groupe. Or, pour la plus grande surprise de tout le monde, sauf peut-être de Golimar, ils se heurtèrent à un « mur » transparent. Sorti d’on ne sait où. Mais cette puissance étrange ne fit pas que les arrêter. Elle les expulsa à une dizaine de mètres du groupe. Les yeux d’Elianna flamboyèrent d’un étonnement non feint. Mais pas pour la raison que tout le monde pourrait croire, c'est-à-dire qu’elle ne comprenait pas ce qu’il se passait. Non, pas pour cette raison, mais car elle était intimement persuadée que c’était elle qui avait crée ce « mur ». Pourtant, c’était impossible. Comment aurait-elle fais ça ? De la sueur coula dans son dos, preuve de sa peur et de son angoisse. Ses parents adoptifs échangèrent un regard ébahi, comme s’ils étaient persuadés que ce qu’ils venaient de voir n’était qu’un mirage, ou peut-être un miracle. Golimar mit son cheval au pas, tandis que ceux d’Elianna et de ses parents avançaient d’eux-mêmes, leurs cavaliers étant incapable de réagir et de serrer les jambes pour l’instant.
Reprenant ses esprits, Elianna tentait de tempérer la foule de questions qui se bousculaient dans sa tête. Elle bégaya quelques mots à Golimar :
- Golimar, je … comment est-ce possible, que s’est-il passé ?
- Tu as utilisé les pouvoirs dissimulés en toi, héritage de ta mère, qui est une éaylfe des éléments, a-t-il répondu impassible, sans aucune tentation de cacher la vérité ou de lui annoncer avec un peu plus de … tact.
- Mes quoi ? Et ma mère est une quoi ?
- première question : tes pouvoirs, tu as très bien entendu rassure toi. Deuxième question : ta mère est, ou était, une éaylfe des éléments.
- Un éaylfe des éléments ? Qu’est-ce que c’est ?
- Il va malheureusement falloir t’apprendre beaucoup de choses sur ton monde, ton pays, et il faudra savoir parler, aussi.
- Qu’entendez vous par savoir parler ? s’indigna-t-elle. Ce n’est pas parce que je n’ai pas été élevée « convenablement », selon vous, que je ne sais pas parler !
- Je voulais dire parler de façon plus soutenue ! par exemple, dire : « Qu’est-ce ? » au lieu de « Qu’est-ce que c’est ? »
- Si vous le dites …
Ils continuèrent leur chemin vers le palais quand, soudain, un nombre extraordinaire de chevaliers leur barrèrent la route. Ils ne prirent pas le temps de parlementer, et attaquèrent sur le champ. Golimar jeta un regard à Elianna, lui signifiant que là, ils avaient vraiment besoin de son pouvoir des éléments. La jeune fille rechercha l’émotion étrange qui l’avait saisie lors de l’attaque précédente. Malgré ses efforts, elle ne parvint pas a retrouver cette sensation.
- Golimar !! Je n’y arrive pas, rien ne vient, aidez moi !
- Je ne peux rien faire, c’est votre pouvoir, pas le mien !
La troupe de chevaliers arrivait d plus en vite, leurs destriers galopant rapidement sur le dallage de la route. Ils n’étaient plus qu’a quelques mètres quand Golimar effectua un demi-tour et cria :
- Demi-tour, notre seule chance et de parvenir à quitter la ville, le pouvoir d’Elianna ne répond pas, vite !
La jeune fille et ses parents adoptifs repartirent au grand galop dans l’autre sens, suivant de très près Golimar qui lançait son cheval à toute vitesse. Ralentis par le poids des armures et de leurs cavaliers, les chevaux de guerre des chevaliers perdirent du terrain. Le petit groupe passa la porte de la ville bride abattue.